La méthode des deux listes de Warren Buffett

Méthode des deux listes : une anecdote circule largement dans la littérature sur la productivité. Warren Buffett aurait demandé à son pilote personnel d’écrire ses vingt-cinq objectifs de carrière, puis d’entourer les cinq plus importants. Le pilote aurait alors expliqué qu’il travaillerait sur les cinq premiers en consacrant du temps aux vingt autres dès que possible — réponse à laquelle Buffett aurait répondu que ces vingt-là devenaient désormais sa liste à éviter absolument. L’histoire est invérifiable, mais l’exercice qu’elle décrit tient parfaitement debout.

L’anecdote et son contenu réel

La méthode se déroule en trois temps. Écrire vingt-cinq objectifs professionnels ou personnels. En entourer cinq, ceux qui comptent réellement. Puis considérer les vingt restants non comme des objectifs secondaires, mais comme des pièges à éviter activement.

C’est ce troisième temps qui constitue l’apport de la méthode. Les deux premiers relèvent d’une priorisation classique que tout le monde pratique déjà, avec les résultats médiocres que l’on sait.

Un mot sur la source : l’attribution à Buffett est répétée partout sans référence vérifiable, et il convient de la traiter comme une parabole plutôt que comme un fait documenté. Cela n’enlève rien à la valeur de l’exercice, qui se juge à l’usage.

Pourquoi les vingt autres sont dangereux

L’intuition voudrait que les objectifs de second rang soient inoffensifs : on les traite quand on a le temps. C’est précisément là que se situe l’erreur, car ils ne sont pas en concurrence avec le repos mais avec les cinq premiers.

Leur dangerosité vient de leur qualité. Ce ne sont pas de mauvais objectifs — ce sont de bons objectifs, ce qui les rend défendables, séduisants et faciles à justifier. Un objectif manifestement médiocre ne menace jamais vos priorités.

Ils consomment en outre la ressource la plus rare : l’attention de qualité. Une opportunité intéressante mais secondaire occupera vos meilleures heures de réflexion, pendant que les cinq objectifs principaux avanceront avec ce qui reste.

L’exercice appliqué à sa propre situation

Écrivez réellement les vingt-cinq. La contrainte du nombre est utile : les dix premiers viennent facilement, les quinze suivants obligent à formuler des ambitions rarement explicitées, et c’est souvent là que se trouvent les plus intéressantes.

Le classement qui suit est le moment inconfortable. Cinq sur vingt-cinq représente vingt pour cent, ce qui est délibérément sévère — l’exercice perd tout intérêt si l’on s’autorise douze objectifs prioritaires.

Écrivez ensuite les vingt autres sur une feuille distincte, avec un titre explicite du type « à éviter tant que les cinq premiers ne sont pas atteints ». La matérialisation compte : une liste d’évitement mentale ne résiste à aucune sollicitation.

Le vrai obstacle : le renoncement se renégocie

La difficulté n’est pas d’établir les deux listes mais de tenir la seconde. Six semaines plus tard, une occasion se présente qui correspond exactement à l’objectif numéro huit, et elle paraît trop belle pour être refusée.

C’est le moment où la méthode se joue. Accepter revient à décider, sans le formuler, que l’un des cinq premiers reculera — sauf que cette décision n’est jamais prise explicitement, elle se constate un an plus tard.

La parade consiste à rendre le troc visible : si vous acceptez l’objectif numéro huit, lequel des cinq premiers sortez-vous de la liste ? Poser la question sous cette forme suffit à décliner la plupart des occasions, sans lutte de volonté.

Ce que la méthode ne dit pas

Elle ne traite pas de la temporalité. Cinq objectifs de carrière ne se poursuivent pas simultanément avec la même intensité, et la méthode ne dit rien de leur séquencement, qui est pourtant une question centrale.

Elle suppose également une liberté d’arbitrage que tout le monde n’a pas. Un salarié dont les objectifs sont largement fixés par son poste ne peut pas déclarer vingt sujets hors périmètre, et prétendre le contraire relèverait du conseil hors-sol.

Enfin, elle traite d’objectifs de long terme et se transpose mal aux tâches quotidiennes. Appliquée à une liste de choses à faire, la règle des cinq sur vingt-cinq produirait surtout un arriéré.

Adapter l’exercice à une échelle plus courte

La logique se transpose bien au trimestre, avec des nombres réduits. Douze objectifs possibles, trois retenus, neuf explicitement écartés pour la période : le format est plus digeste et se révise plus souvent.

À cette échelle, la liste d’évitement devient un outil de conversation avec sa hiérarchie ou ses associés. Elle rend visible ce que l’on ne fera pas, ce qui est bien plus efficace qu’un accord de principe sur des priorités que personne n’a chiffrées.

La révision trimestrielle permet aussi de faire remonter légitimement un objectif écarté. Le renoncement n’est plus définitif mais daté, ce qui le rend nettement plus facile à accepter — pour soi comme pour les autres.

Ce qu’on peut en retenir

L’apport central de la méthode tient en une idée : la priorisation n’a d’effet que si elle s’accompagne d’un renoncement explicite et écrit. Une liste de priorités sans liste d’exclusion ne change rien au comportement.

Son second apport est de désigner le vrai concurrent. Ce ne sont pas les distractions évidentes qui font échouer les projets importants, ce sont les bonnes idées de second rang, précisément parce qu’elles sont défendables.

Le geste minimal, si vous ne faites rien d’autre : écrivez les cinq choses qui comptent vraiment cette année, et à côté, trois occasions attirantes auxquelles vous vous engagez à dire non. Cette seconde liste vaut la première.

En résumé

La méthode des deux listes vaut moins par l’anecdote qui la porte — invérifiable — que par le renversement qu’elle propose : traiter les objectifs de second rang comme des pièges plutôt que comme des projets différés. Écrivez-les séparément, sous un titre d’évitement explicite, et quand l’un d’eux revient sous forme d’occasion, posez la seule question qui compte : lequel des cinq premiers accepte-t-il de reculer ?

Pour aller plus loin : Méthode des deux listes

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